Questions et réponses sur l'engagement thérapeutique dans la thérapie interpersonnelle par C. Rogers
Puis-je être, au sens profond du terme, digne de confiance et cohérent, et être perçu comme tel par l’autre personne ?
Au fil des années j’ai amélioré et approfondi, me semble-t-il, mes réponses à cette question qui est, comme le confirment les recherches et l’expérience, une question cruciale. J’ai longtemps cru qu’en satisfaisant aux critères extérieurs de la fiabilité (respect des engagements, confidentialité des entretiens, etc.), et en adoptant un comportement stable pendant les entretiens, je satisferais à cette première condition. Mais l’expérience m’a appris que si j’éprouvais de l’agacement, du scepticisme, ou quelque autre sentiment de même nature, un comportement extérieur d’ouverture et de disponibilité constante, par exemple, finissait à long terme, par être perçu comme inconséquent ou peu fiable.
Pour inspirer confiance, en ai-je finalement déduit, il n’est pas indispensable de marquer mécaniquement, une parfaite égalité d’humeur, mais d’être vraiment soi-même.
J’ai usé, entre autre du terme de « congruence » pour décrire la manière dont j’aimerais me conduire : il exprime l’adéquation nécessaire entre le sentiment que j’éprouve ou l’attitude que j’adopte d’une part, et ma perception de ce sentiment ou de cette attitude d’autre part.
Quand cette adéquation existe, je suis en harmonie avec moi-même, et je peux être ce que je suis profondément. Ce comportement, les autres, je le crois, le jugent digne de confiance.
A cette première question, celle que voici est étroitement liée : puis-je être, comme personne, suffisamment expressif pour transmettre sans ambiguïté ce que je suis vraiment ?
J’ai tendance à croire que la plupart des échecs auxquels je me suis heurté dans mes efforts pour construire une relation d’aide sont imputables à de mauvaises réponses à ces deux questions. Quand quelqu’un m’inspire de l’irritation sans que j’en sois conscient, les messages que je lui transmets sont contradictoires. Mes paroles disent quelque chose, tandis que par d’autres canaux plus ténus, j’exprime mon agacement. L’autre en est troublé, il en devient méfiant, aussi inconscient puisse t'il être, lui aussi, de l’origine du problème. Chaque fois qu’en tant que parent, que thérapeute, qu’enseignant ou gestionnaire, je ne suis pas suffisamment à ma propre écoute – parce que je me défends contre mes propres sentiments- alors survient ce genre d’échec aussi ai-je acquis la conviction que tous ceux qui ambitionnent de créer une relation d’aide doivent avant tout ce pénétrer de la vérité suivante : l’authenticité dans la transparence, c’est la sagesse même.
Si, dans le cadre d’une relation donnée, je suis raisonnablement sincère, si je ne me cache, ni ne cache à l’autre, aucun des sentiments que m’inspirent cette relation, alors il s’agira, je peux en être pratiquement assuré, d’une relation efficace.
On peut dire la chose d’une autre manière, qui vous paraîtra peut-être étrange : si je suis capable de créer une relation d’aide envers moi-même, c’est-à-dire si je parviens à m’inspirer disponibilité et ouverture sans aveuglement, alors je serais capable de créer une relation d’aide envers autrui.
Sans doute m’accepter moi-même et me montrer à autrui dans ma réalité, est-ce la tâche la plus difficile que je connaisse, et toujours inachevée. Mais en comprenant que c’était ma tâche, j’ai reçu mon salaire : j’ai compris ce qui avait « coincé » dans certaines relations qui avaient mal tourné, et j’ai pu les remettre sur de bons rails. J’ai compris aussi que si j’avais à favoriser l’épanouissement des autres dans leur relation à moi, alors moi aussi je devais devenir moi-même, et que si c’est souvent douloureux, c’est aussi enrichissant.
Puis-je m’autoriser à adopter envers l’autre des attitudes positives, à lui manifester chaleur, attention, affection, intérêt et respect ?
Ce n’est pas facile. A cet égard, j’éprouve en moi-même, et constate souvent chez les autres, une certaine appréhension. Nous avons peur, si nous nous abandonnons à des sentiments positifs pour autrui, d’en devenir prisonniers. L’autre peut se faire exigeant, notre confiance peut-être déçue, et ces perspectives nous effraient.
En réaction, nous avons tendance à maintenir une certaine distance envers lui, à prendre une sorte de recul « professionnel », à bâtir une relation impersonnelle.
Je suis profondément convaincu qu’une des principales raison de la professionnalisation des métiers de l’humain, c’est qu’elle contribue au maintien de cette distance. Dans le domaine clinique, nous construisons des outils de diagnostic complexes, qui constituent la personne en objet. Ce faisant, nous nous protégeons contre l’affection qui naîtrait d’une relation reconnue comme impersonnelle. Mais nous remportons une victoire en reconnaissant, ne serait-ce que dans certaines relations et ne serait-ce que par moments, qu’il est sain d’aimer, et qu’il est sain de voir en l’autre une personne pour qui nous éprouvons des sentiments positifs.
Autre question dont l’expérience m’a appris l’importance : ai-je en tant que personne, la force de me distinguer de l’autre ?
Suis-je capable d’avoir le même respect pour mes sentiments et mes besoins que pour les siens ? Saurais je éprouver et, si nécessaire, exprimer mes sentiments comme étant les miens propres, bien distincts des siens ?
Trouverais je dans cette altérité, la force de ne pas être abattu par sa dépression, effrayé par sa peur, accablé par sa dépendance ? Ai-je en moi l’audace de voir que sa colère ne me détruit pas, que son besoin d’assistance ne me soumet pas, que son amour ne m’asservit pas, mais que j’existe, indépendamment de lui, avec mon propre vécu et mes propres droits ? Lorsque vient en moi la liberté et la force d’être une personne distincte et différente, alors je peux m’autoriser à comprendre et à accepter l’autre bien plus profondément, parce que je n’ai plus peur de me perdre moi-même.
Question connexe : suis-je assez solide moi-même pour lui consentir d’être distinct et différent ? Puis-je lui permettre d’être ce qu’il est, honnête ou malhonnête, infantile ou adulte, désespéré ou présomptueux ?
Vais-je lui donner la liberté d’être ? Estimais je au contraire qu’il doit suivre mes conseils, dépendre de moi, se calquer sur moi ? Ces questions me font penser à un bref article de Farson (1), ou il montre que les thérapeutes les moins équilibrés et les moins compétents sont les mêmes qui incitent leurs clients à les imiter et à se façonner à leur image, tandis que les thérapeutes équilibrés et compétents sont capables, entretien après entretien, d’échanger avec un client sans peser sur sa liberté d’être lui-même, bien distinct et bien différent du thérapeute. Que ce soit comme parent, comme directeur de thèse ou comme thérapeute, j’aimerais mieux appartenir à la seconde catégorie qu’a la première.
Autre question que je me pose : puis-je m’autoriser à pénétrer entièrement dans l’univers de ses sentiments et de ses points de vues personnels, et à les voir comme lui les voit ?
Puis-je pénétrer dans son monde privé assez profondément pour perdre tout désir de l’évaluer et de le juger ? Puis-je y entrer avec suffisamment de délicatesse pour m’y déplacer librement sans piétiner tout ce qui, à ses yeux, est lourd d’un sens précieux ? Aurais-je assez de finesse pour comprendre non seulement ce qu’il comprend clairement, mais aussi son non-dit, ce qu’il ne perçoit lui-même que de manière trouble ou confuse ? Y a t'il des limites à cette compréhension ?
Il me vient à l’esprit cette réflexion d’un client : « Chaque fois que quelqu’un me comprend partiellement, vient toujours le moment où je sais qu’il ne me comprend plus… Ce que je cherche de toutes mes forces, c’est quelqu’un qui comprenne. » En ce qui me concerne, il m’est plus facile d’acquérir et de communiquer cette forme d’intelligence de l’autre, auprès des clients qu’auprès des étudiants ou de l’encadrement d’un groupe dans lequel je suis impliqué. La tentation est grande d’être direct avec les étudiants, ou de signaler ses erreurs de fonctionnement à un membre de l’équipe. Pourtant chaque fois que, dans ce genre de situation, je me suis permis de comprendre, j’en ai, comme l’autre, été récompensé. Avec les clients en thérapie, je suis souvent frappé par le profit que l’on peut tirer d’une compréhension empathique, même très partielle, ou d’un essai, même maladroit, même manqué, pour pénétrer dans leur univers sémantique confus et complexe. Le bénéfice, toutefois, est évidemment plus grand, qui naît d’une vision claire et d’une formulation précise du sens, pour eux obscur et compliqué, de leur vécu.
Problème supplémentaire : suis-je capable d’accepter chacune des facettes de la personne que l’autre déploie devant moi ? De le recevoir tel qu’il est ? Puis-je le lui faire savoir ? Ou, à l’inverse, ne puis-je l’accueillir que conditionnellement, n’agréant certaines dimensions de son vécu que pour en rejeter d’autres, silencieusement ou ouvertement ?
J’en ai fait l’expérience : quand mon accueil est conditionnel, l’autre ne change ni ne s’épanouit des points de vue auxquels je suis resté fermé.
Lorsque plus tard, parfois trop tard, j’essaie de comprendre les raisons de mes réticences, je m’aperçois que je me suis senti effrayé ou menacé dans mon être par telle ou telle de ses dispositions. Pour être utile, il faut donc que je m’épanouisse encore et que je m’ouvre à moi-même sous ses regards.
Question très concrète : suis-je capable de gérer notre relation avec suffisamment de tact pour que mon comportement ne soit pas perçu comme une menace ?
Les recherches que nous entreprenons actuellement pour étudier les corrélats physiologiques de la psychothérapie corroborent les travaux de Dittes, selon lesquels les sujets se sentent très vite menacés sur le plan physiologique. Le réflexe psycho galvanique qui mesure la conductance de la peau, diminue brutalement quand le thérapeute réagit par un mot qui va, ne serait-ce que légèrement, au-delà de ce que ressent le client. A une phrase telle que « Vous avez vraiment l’air contrarié », l’aiguille de l’enregistreur sort presque du rouleau de papier… Ce n’est pas par esprit de surprotection que je tiens à préserver mon client même de ce genre de menaces bénignes.
C’est parce que l’expérience m’a convaincu que si je parviens à le mettre entièrement à l’abri d’une menace extérieure, il pourra commencer à éprouver et à affronter les menaces que font peser sur lui ses sentiments et ses conflits internes.
Dimension particulière, mais importante de la question précédente : puis-je protéger mon client de la menace d’une évaluation externe ?
Chaque moment, ou presque, de notre vie – à la maison, à l’école, au bureau – nous confronte aux jugements extérieurs, laudatifs ou réprobateurs. « C’est bien », « C’est mal », « Ça mérite une bonne note », « C’est manqué », « C’est du bon travail », « C’est du mauvais travail ». De la naissance à la mort ces jugements font partie de notre vie. Je suppose qu’ils offrent, sur le plan social et institutionnel, une certaine utilité, par exemple aux écoles ou aux corps de métier et, comme tout un chacun, je me surprends que trop souvent à en proférer de semblables. Mais l’expérience m’ayant appris qu’ils ne contribuaient pas à l’épanouissement de la personne, je crois qu’ils ne relèvent pas de la relation d’aide. Cela peut surprendre mais, à long terme, une évaluation positive représente la même menace qu’une évaluation négative : en félicitant quelqu’un, on s’arroge en effet implicitement le droit de le critiquer. J’en suis donc venu à penser que, dans une relation, moins on juge, moins on évalue, et plus l’autre sera à même de comprendre que c’est à lui, en dernière instance, qu’incombe l’évaluation et la prise de responsabilité. Ce que signifie, ce que vaut son vécu, dépend en dernière analyse de lui, et aucun jugement extérieur n’y peut rien changer.
Aussi aimerais-je créer une relation au sein de laquelle, même en mon for intérieur, je ne l’évalue pas, car ce type de relation peut, me semble-t-il, lui offrir la liberté d’être responsable de lui-même.
Dernière question : suis-je capable de rencontrer en l’autre une personne en devenir, ou suis-je prisonnier de son passé et de mon passé ?
Si dès le premier contact je vois un en lui un enfant immature, un étudiant ignare, une personnalité névrosée ou un psychopathe, je l’enferme et j’enferme notre relation dans ces concepts qui sont les miens. Le philosophe existentialiste Martin Buber, professeur à l’université de Jérusalem, utilise l’expression, très éclairante pour moi, de « confirmation ». Il écrit « Confirmer l’autre signifie… le recevoir dans tout son potentiel… Je peux accepter en lui, reconnaitre en lui, la personne qu’il a été… crée pour devenir… Je le confirme en moi, puis en lui, en liaison avec ce potentiel qui peut désormais se développer, évoluer. » (2) Si l’autre est à mes yeux déjà figé, étiqueté, classé, façonné par son passé, alors je le confirme dans des limites hypothétiques ou j’ai ma part de responsabilité.
SI JE L’ACCUEILLE DANS SON DEVENIR, JE FAIS CE QUE JE PEUX POUR CONFIRMER ET FAIRE ADVENIR SES POTENTIALITÉS. […]
(1) Farson, R.E.,Introjection in the psychothérapeutic relationship, thèse de doctorat inédite, université de Chicago, 1958.
(2) Buber,M. er Rogers, C., dialogue échangé le 18 avril 1957, Ann Arbor,Mich., manuscrit inédit.

